Dialogue avec nos sens

Architecture / Publié le 10 Novembre 2018

"L'architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière" affirmait Le Corbusier en son temps. Loin de cette conception esthétisante et purement visuelle, l'architecture sensorielle est le nouveau credo du XXIe siècle. Une approche qui replace l’homme au cœur de la discipline, dans un contexte d’urbanisation effrénée de la planète.

Dialogue avec nos sens
Chacun peut l'expérimenter au quotidien : plus que toute autre forme d’art, l'architecture engage tous nos sens, et pas seulement la vue... Les jeux de lumière et d’ombre, les volumes et les couleurs nous ramènent à la vue, les matières et les textures, les jeux d’ouverture et de fermeture invoquent tour à tour le toucher, l'ouïe ou l'odorat. Une évidence longtemps niée : jusqu’au milieu du XXe siècle, l’architecture est théorisée et pratiquée comme un art visuel avant tout, au détriment des autres dimensions sensorielles.
A commencer par le Corbusier, dont la célèbre villa Savoye à Poissy (1931) valorise clairement la vision. Conçue comme une balade architecturale à travers des espaces épurés, dominant le paysage, elle offre des successions de cadrages et recadrages qui sollicitent le regard et captent l'attention du visiteur vers l'extérieur.
Dialogue avec nos sens

Alvar Aalto, une architecture humanisée

Moins de 10 ans plus tard, le Finlandais Alvar Aalto offre avec la villa Mairea (1938) une approche architecturale foncièrement différente, car éminemment sensorielle. Des textures et des matières variées, des formes irrégulières et une attention particulière aux points de contact entre le corps et le bâtiment (mobilier, poignées de porte, mains courantes, etc.), révèlent la prise en compte par l'architecte du caractère charnel de l’homme et de toutes ses capacités de proprioception.

Naito Hiroshi titille notre odorat

Depuis lors, la tendance imprègne l'architecture contemporaine. Hiroshi Naito, pour qui la structure du bâtiment sollicite potentiellement tous les sens, a fait du bois un élément structurel central de ses constructions. Au-delà de ses qualités esthétiques, l'utilisation du bois répond à une exigence sensorielle, culturelle et sociale. Ainsi, pour les gares de Hyuga et Kochi (2008-2009), Naito a utilisé le cryptomère (bois de sugi, arbre des montagnes sacrées au tronc très droit et très haut), présent dans les montagnes alentour. « Chaque homme âgé a bien accueilli la gare, retrouvant l’odeur du sugi qu’il avait pu oublier » commentait-il en 2002, révélant ainsi son intention de réveiller, par des sensations olfactives, la mémoire corporelle et collective de ses concitoyens. Une manière selon lui de restaurer le dialogue entre la ville et les montagnes/la nature.

 

Dialogue avec nos sens

SANAA allège les corps

Les architectes de l'agence japonaise SANAA proposent quant à eux des bâtiments d'un blanc immaculé où les limites matérielles disparaissent dans une opalescence diffuse, qui donne une sensation physique "d’allègement". Ainsi, au Learning Center l'École-Polytechnique Fédérale de Lausanne en Suisse, on déambule entre un sol modelé et une voute qui ondule, dans un continuum spatial tout en fluidité, procurant au visiteur un étrange sentiment de "flottement atmosphérique".

Eric Cassar, l'archi-sensible

Depuis ses débuts, Eric Cassar fondateur de l'agence ARKHENSPACES interroge les informations sensorielles, conscientes ou inconscientes que nous communiquent l'espace où l'on se trouve, s'appuyant sur l'exemple d'une cathédrale"les murs sont froids, l'air est frais, la hauteur pèse ou soulage, le promeneur se sent minuscule, l'entrée de la lumière mise en évidence par des ouvertures hautes (…). Ses réflexions l'amènent à une approche prospective de l’architecture, fondée sur le rapport de l’humain au bâtiment, explicité dans un essai intitulé Pour une ar(t)chitecture subtile (2016). "Aujourd’hui, la création du bâtiment doit se faire en prenant en compte les perceptions d’un observateur immobile et en mouvement dans l’une ou plusieurs des n dimensions [ce que E Cassar nomme l'nspaces, ndlr], qu’il soit situé dans l’environnement extérieur ou intérieur du bâtiment." théorise Cassar. Son ambition ultime ? Créer de l’inattendu dans l’aménagement urbain, en sollicitant tous nos sens. Par exemple en exploitant les aléas climatiques, avec des couloirs de vent ou des cascades de pluie. Ou en intégrant les possibilités de la révolution numérique, en imaginant des Smart Cities où les passants peuvent interagir avec le bâti, grâce à des immeubles qui twittent ou changent de lumière.
Au bout du compte, chaque bâtiment propose une expérience sensorielle unique. En dialoguant ainsi avec nos sens, l'architecture établit un lien "charnel" fort et mémorisable entre l'Homme et le bâti. Une voie pour vivre en harmonie avec les différents lieux que nous sommes amenés à fréquenter, dans notre environnement de vie privée, de travail, ou de loisirs.
En savoir plus

"Les univers sensoriels de l’architecture contemporaine" - Xavier Bonnaud, Enseignant-chercheur à l’ENSA de Clermont-Ferrand.
http://www.mesostudio.com/enseignements_recherche/2011/Les_univers_sensoriels_de_l_architecture.pdf
 
Eric Cassar : "Réflexions sur les mécanismes de la perception de l'espace" (2004) http://www.arkhenspaces.net/fr/perception-de-lespace/
Eric Cassar, Pour une ar(t)chitecture subtile. Essai, 2016. Éditions HYX.

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